Aux racines : le blues

Publié le par Harald

Le rock and roll est sans aucun doute une musique afro-américaine. Qu’importe que le white man se la soit appropriée, on ne peut espérer la comprendre si l’on n’étudie pas l’histoire de la musique afro-américaine.

Au commencement, il y a donc la population des esclaves noirs du Sud des Etats-Unis. Les chants, les musiques de ces hommes et femmes sont coupés, peu à peu, de leurs fonctions rituelles, sociales et culturelles. L'oubli du fait de l’éloignement de la terre natale et les interdits prononcés par leurs maîtres quant à l’entretien des racines contribuent également à leur acculturation.

Parallèlement à cette phase, une autre se dessine au contact des sons, danses, chants et musiques des terres américaines. Les langues anglaises, françaises, allemandes, les berceuses, comptines, hymnes, chansons et ballades, gavottes, valses quadrilles ou polkas, les œuvres classiques ou populaires du répertoire orchestral européen ouvrent un nouvel horizon musical à ces déracinés. Les chants de travail, les cris et les appels rythmant le travail aux champs constituent la base de leur nouvelle tradition musicale. Le violon et le banjo joints à des percussions constituées de morceaux de bois ou d'os qui remplacent les tambours interdits par le « Code noir » sont leurs nouveaux instruments.

Le chant est d’abord religieux, constitué d’emprunts à la liturgie protestante.  Il débouche sur le « minstrel show », spectacle itinérant. Dans un premier temps ces spectacles seront réalisés par des blancs  se noircissant le visage (1843), puis par des noirs (1865). Le spiritual naît de la représentation des Fisk University Jubilee Singers le 6 octobre 1871.

Le blues, naquit entre 1865 et 1870, après l'abolition de l'esclavage. Il nous intéresse directement car dans la généalogie du rock and roll, il tient une place essentielle. L’abolition de l’esclavage a été capitale pour sa genèse. Les ferments du blues étaient présents dans la culture afro-américaine des esclaves noirs du Sud, mais le blues ne pouvait naître tant que l’expression de l’identité noire était entravée par les chaînes de l’esclavage. On pourra discuter longuement sur la condition des esclaves au sein de la société sudiste, il n’en reste pas moins vrai qu’une culture, une identité ne peuvent s’épanouir dans le servage. Le blues est avant tout le chant de l’affirmation. Même si sa condition ne s’est pas franchement améliorée, le chanteur est libre. Libre de chanter son histoire, celle de son peuple, la difficulté de vivre dans un univers blanc, l’amour heureux ou malheureux. Le blues, né de la douleur est l’expression de l’individualité de celui qui le joue, enfin affranchi des interdits imposés par les maîtres blancs. Il se nourrit de tout ce qui fait le quotidien sans omettre d’aborder la sexualité, ce qui contribuera pendant un long temps à le cantonner à la sphère afro-américaine.

Ce n’est qu’en 1912 qu'un jeune étudiant en musique noir, William Christopher Handy  publie le premier blues écrit et structuré harmoniquement : « Memphis Blues ». Les bases de cette musique sont alors posées. Le code est simple : une structure de 12 mesures divisée en 3 phases de 4 mesures. Il faudra attendre l’année 1920 pour que le succès de « Crazy Blues » interprété par Mamie Smith (l'illustration est un enregistrement de Mary Stafford 05/01/1921) fasse réellement son entrée sur le marché du disque. Les chanteurs et musiciens sont issus majoritairement des états ruraux du Sud, le centre de gravité se situant, bien entendu, dans le delta du Mississipi. Son House, Skip James, Big Joe Williams, Charlie Patton, Robert Johnson, Mississippi John Hurt sont nés dans ce delta et ont contribué à codifier la forme la plus pure et la plus puissante de ce blues du delta.

Néanmoins le succès du blues commence à s’étendre au-delà de son aire traditionnelle. Son expansion va d’abord suivre une voie naturelle, le fleuve Mississipi, pour atteindre une nouvelle étape : Memphis. Là, il va s’accommoder du style blanc local, le Jug Band  (orchestre composé de banjo, violon, mandoline, cruchon, kazoo et washboard (ancêtre de la batterie)). Viendra ensuite Saint Louis, où se développera une forme particulière de blues où le piano prédomine. Roosevelt Sykes, Peetie Wheatstraw, Walter Davis contribuent à lui donner ses lettres de noblesse.

Enfin, Chicago. Ville industrielle où de nombreux noirs viennent y chercher à la fois du travail et une liberté qui tarde toujours à s’installer dans les états du Sud. C’est donc tout naturellement que le blues va s’y installer et développer un nouveau style. Il va refléter l’adoption des standards, par les noirs américains, de la vie urbaine des grandes métropoles modernes. Côtoyant le jazz, les bluesmen habituellement solistes vont rapidement adopter l’adjonction d’une section rythmique ainsi qu’un phrasé un peu plus rapide. Thomas A. Dorsey, Big Bill Broonzy, Sonny Boy Williamson, Washboard Sam, Memphis Slim, Arthur “Big Boy” Crudup font partie des grands du désormais célèbre Chicago Blues. Les tripots peuplés et bruyants quant à eux donnent naissance à un blues rapide et sonore, véritable pied de nez au ragtime syncopé par trop policé : le boogie woogie. Pinetop Smith, Meade Lux Lewis, Albert Ammons, Pete Johnson, Jimmy Yancey, Cripple Clarence Lofton, Sammy Price, Amos Milburn en sont assurément les fleurons.

La seconde guerre mondiale achevée, les studios d’enregistrement rouvrent après deux ans de fermeture (1943 – 1945). La technologie a évolué : le vinyle succède à la cire, la bande magnétique fait son apparition, l’électrification des instruments prend réellement son essor (la première guitare électrique vit le jour en 1931). Le Chicago Blues adopte alors la forme violente et désespérée que nous lui connaissons, centrée autour d’un trio : guitare, batterie et harmonica. Muddy Waters, Howlin' Wolf, Buddy Guy, Little Walter, Big Walter Horton illustrent parfaitement cette nouvelle manière. La fin de la WWII apporte également un changement dans les mentalités. Les studios d’enregistrement qui avaient pour habitude d’appeler les collections blues de leur catalogue « colored » ou « race record » optent pour l’appellation « Rythm and Blues ». L’envie de vivre de la jeunesse d’après-guerre, sa soif de vitesse se ressentent également dans le domaine musical. Le Rythm and Blues accélère son tempo, les styles autrefois bien distincts se mêlent et des artistes comme Amos Milburn, Louis Jordan, Julia Lee ou Roy Brown annoncent, à l’aube des années cinquante le Rock and Roll à venir. C’est à cette période précise que la musique noire s’étend au monde blanc. La suite est une autre histoire.

Publié dans haraldsgraffiti

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Harald 19/07/2006 11:00

Je n'utilise plus IE depuis que j'ai adopté Firefox il y a bientôt deux ans. Les rares fois où j'y ai encore recours, ce genre d'anomalie apparait.

Sisyphe 18/07/2006 22:03

Excellent. Pour vous rassurez, il semble que ce problème d'affichage n'apparaît pas avec Firefox (une fois de lus, c'est IE qui cause problème).

Harald 18/07/2006 19:14

Cher Sisyphe,Merci pour votre commentaire. Il va sans dire que d'autres billets viendront étoffer ceux qui ont, comme celui-ci, pour objet de brosser rapidement l'histoire d'un genre musical précis. Actuellement je travaille sur un gros morceau. Synthétiser l'histoire du Jazz est chose ardue tant le genre a été et est protéiforme.D'autre part, le billet sur le film " The Girl Can't Help It ", m'a donné envie d'étendre ce blog plus généralement à l'univers des fifties. J'y parlerais donc des films de cette époque que j'aime tout particulièrement, je pense également faire quelques incursions vers le monde automobile qui a été d'une richesse et d'une créativité rarement égalée, y compris de nos jours. Et puis comment expliquer les fifties sans faire d'incursion vers la décennie précédente?De bien jolies choses sont encore à venir

Sisyphe 17/07/2006 08:54

Merci pour cette histoire du Blues. On en demande plus!
[Si j'ose: il semble y avoir un problème de codage dans l'affichage du blog, je suis actuellement sur IE 6 ...].