Stormy Weather

Publié le par Harald

Le cinéma et la musique ont toujours été étroitement liés. Au temps du muet, il était d'usage pour les exploitants d'avoir un pianiste dont le rôle consistait à improviser pour donner une intensité plus forte à l'action ou souligner les émotions. Avec l'avènement du parlant, le film musical trouvera très rapidement sa place. D'ailleurs, le premier film commercial parlant, " The Jazz Singer " est avant tout un " musical movie ".

Al Jolson dans The Jazz Singer - 1927

Le cinéma américain dès ses débuts ne concevait pas que l'on puisse utiliser des acteurs noirs, ainsi tous les afro-américains (y compris dans le chef d'oeuvre de David Wark Griffith "  The Birth Of a Nation ") n'étaient en fait que des acteurs blancs maquillés. L'arrivée du parlant ne changea pas foncièrement la donne d'autant que le code Hays veillait à ce que la bonne moralité des spectateurs ne soit pas gênée. Un des interdits absolus étant la " miscegenation "  (sexualité entre blans et noirs et tout particulièrement entre une femme blanche et un noir).

Cependant, avec l'essor du Jazz et du Blues, la commercialisation des enregistrements, le développement du marché de la clientèle afro-américaine sans oublier l'impact que cette musique avait sur la clientèle wasp, les producteurs d'Hollywood en vinrent rapidement à la seule conclusion logique " bizness is bizness ". Ainsi dès 1929, les premiers acteurs noirs font leur entrée sur le grand écran et par la grande porte grâce au magnifique " Hallelujah "  de King Vidor tourné en 1929.

Hallelujah

La seconde guerre mondiale fut aussi un grand moment dans l'histoire afro-américaine. Hollywood produisait un nombre important de films destinés à soutenir le moral des troupes et tout naturellement, la forte implication des afro-américains dans ce conflit poussa les studios à produire un certain nombre de films pour ce public. Ainsi en 1943, Vincente Minelli dirigea le superbe " Cabin in the Sky " tandis qu'Andrew Stone tournait ce qui reste certainement le plus beau film consacré au jazz " Stormy Weather ".

Le scénario est simple. Il retrace la carrière de Bill Williamson de la fin de la première guerre mondiale jusqu'en 1943. La véritable vedette du film n'est pas visible, car il s'agit du Jazz. Du washboard orchestra qui joue sur le bateau à roue remontant le Mississippi, en passant par le cabaret de Beale Street à Memphis pour finir sur la scène New-Yorkaise, le fil conducteur n'est qu'un alibi destiné à illustrer l'évolution du Jazz. La distribution quant à elle est à l'aune de l'ambition de ce film : Fats Waller, Ada Brown, Mae johnson, Cab Calloway, Lena Horne, Bill " Bojangles " Robinson (73 ans au moment du tournage), sans oublier des musiciens comme Zutty Singleton, Benny Carter, Coleman Hawkins ou Illinois Jacquet dissimulés dans l'orchestre de Cab Calloway.


Fats Waller - Ain't Misbehavin

La danse n'est pas en reste puisque Stormy Weather  va permette à la compagnie de Katherine Dunham de livrer sa seule prestation à l'écran sans oublier les Nicholas Brothers (Harold et Fayard) qui livrent dans ce film la séquence de tap dance la plus époustouflante de l'histoire du cinéma (dixit Fred Astaire et Gene Kelly).


The Nicholas brothers

On notera dans le dernier quart la présence de Cab Calloway revêtu du très shiny Zoot Suit, tenue qui n'allait pas tarder à être interdite. Long manteau ou veste ample, aux épaules rembourrées, pantalon bouffant à la ceinture très haute, large noeud papillon, chapeau à large bord sans oublier une longue chaîne de montre. Ce style vestimentaire flamboyant était en vogue auprès d'une certaine jeunesse rebelle américaine des années 1940, notamment chez les hispaniques et les Noirs. Il était destiné à attirer l'attention et caractérisait ce que l'on appelait communément les zooters.  Les autorités sont arrivées à la conclusion que le style zoot symbolisait la rébellion et la non-conformité de la jeunesse. Le grand public prêtait aux zoot-suiters, à tort ou à raison, un comportement antisocial, une propension à la violence, à l'abus d'alcool et aux flâneries suspectes.

 

Cab Calloway - Geechy Joe

Compte tenu du climat de tension qui régnait en temps de guerre les frasques et les frusques des zoot-suiters prenaient une saveur antipatriotique aux yeux des civils sans oublier de ceux qui portaient l'uniforme. Dès 1942, la tenue zoot était, strictement parlant, illégale: elle contrevenait aux directives émises par la Commission des prix et du commerce en temps de guerre au sujet du rationnement des tissus et des textiles. Les valeurs sociales propres aux zoot-suiters étaient en conflit avec les préceptes moraux adoptés en temps de guerre. Los Angeles, le 4 juin 1943, suite à une bagarre entre matelots et zooters, une centaine de marins et soldats parcourt les quartiers Est de la ville, attaquant la population mexicaine et mettant le feu aux maisons et magasins. Les premières victimes sont deux enfants de 11 ans, battus à mort à l'entrée d'un cinéma. L'émeute raciale durera une semaine. Les Zoot Suit Riots feront plus de 60 morts.

Spéciale dédicace pour Robert "swing man" Sysiphos qui se reconnaîtra.

Publié dans haraldsgraffiti

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Harald 01/08/2006 19:51

En ce qui concerne les Zoot Suit riots de Los Angeles, je ne saurais trop vous conseiller ce site: http://www.pbs.org/wgbh/amex/zoot/eng_sfeature/sf_zoot.htmlPour ce qui est du rapport avec les mods, j'avoue ne pas vraiment connaitre le mouvement britannique. Pour ce que j'en sais ils diffèrent quant au style vestimentaire. Il me semble que leur objet de prédilection était plutôt leur deux roues qu'ils accessoirisaient à outrance. Ceci dit, la majeure partie des mouvements adolescents est essentiellement caractérisée par une volonté de se démarquer du monde "sérieux" des adultes, de snober les codes de la société, de se trouver des normes propres.

Sisyphe 01/08/2006 17:04

Passionnant! Jai adoré la séquence de tap dance! L'histoire des noirs dans le cinéma confirme d'ailleurs une des thèses du libéralisme selon Milton Friedman: Rien de meilleur que le libre marché pour surmonter des préjugés et des inconvénients pour des minorités défavorisées... Pour ce qui est du Zoot Suite, je ne connaissais pas non plus cette partie de l'histoire. Y a-t-il un rapport avec le culte qu'en ont fait les Mods en Angleterre dans les années 60? Je conseille le film "Quadrophenia" à cet égard....